Balades

Promenade surréaliste sur la colline de Montmartre


Jean-Yves CONRAD

Les escaliers de la Butte
Sont durs aux miséreux
Les ailes des moulins
Protègent les amoureux
Jean Renoir (La complainte de la Butte)

ÉVOCATION DE VICTOR BRAUNER ET DES ROUMAINS DU CIMETIÈRE DE MONTMARTRE

Bienvenue au cimetière de Montmartre, cimetière du Nord, ouvert officiellement le 1er janvier 1825, où reposent un certain nombre de Roumains, connus ou moins connus :

  • Serge Lebovici , médecin psychanalyste, né à Paris (17e) le 10 juin 1915 et décédé à Marjevols (Lozère) le 12 août 2000. Il était le fils de Solo Lebovici, médecin originaire de Roumanie, arrêté en 1942, mort en déportation à Auschwitz et de Caroline Rosenfeld. Marié le 8 janvier 1942 à Judith Roos ;
  • Sacha Schneider , industriel, fondateur et PDG de Schneider Radio-Télévisions (en 1945), né à Cernauti le 20 avril 1911 et mort à Willemstad – Curaçao, Petites Antilles le 2 mars 1967 ;
  • Vlad Mihail Lahovary (12 mars 1929-11 juillet 1999), cousin issu de germain de Marthe Bibesco, enterré en compagnie de son épouse Maria-Paula (23 juin 1927 – 14 mai 1991) et de sa belle-mère Lelia Apolzan (26 juin 1906 – 25 novembre 1989) ;
  • Ioan Mirea (1912-1997), peintre ;
  • Mica Moruzzi , garde-champêtre de la commune libre de Montmartre, qui n’est pas encore décédée, mais est déjà présente aux côtés de son compagnon Anatole, son célèbre prédécesseur dans cette fonction !

Avant d’entrer dans le cimetière, je voudrais rappeler qu’alors qu’il s’est grisé de Paris et qu’il n’a plus que quelques sous en poche, Panaït Istrati a débarqué à l’adresse que lui a indiquée son ami Constantinesco, au n° 4 de la rue de Clichy, où s’ouvrait la boutique du maître bottier Georges Ionesco . A côté de la boutique, au n° 6, rue de Clichy , José Corti [Joseph, Roch, Antoine Corticchiato, dit] (1895-1984) avait ouvert, en 1925, avec l’appui de son voisin et ami André Breton (qui résidait rue Fontaine), une librairie consacrée aux surréalistes (au début des années 1930, il la transférera au n° 11, rue de Médicis) et Les Editions surréalistes . C’est pour moi l’occasion de rendre aussi un hommage particulier à un grand poète roumain trop peu connu, hélas, qui est mort à proximité, rue Hégésippe-Moreau, le 4 avril 1946 : il s’agit de Edouard Ilarie-Voronca , le beau-frère de Claude Sernet (Ernst Spirt), son épouse, Colomba, étant née Spirt.

Ilarie Voronca (1903-1946)

Ilarie Voronca, de son vrai nom Eduard Marcus (autorisé à porter son nom par décret royal du 4 octobre 1928), est né le 17/31 décembre 1903 à Braïla, second fils de trois enfants d’une famille juive. Etudiant en droit, il lit beaucoup, de la littérature française surtout. Après la publication en 1923 de Tristesses (Tristetii), première revue d’avant-garde avec illustrations de Victor Brauner, il découvre le mouvement Dada et fonde en particulier la revue 75-HP, qui n’aura qu’un numéro. Il arrive à Paris en 1925 et obtient une licence de droit à la Sorbonne. Employé au Contentieux de la Compagnie d’Assurances l’Abeille, il publie de nombreux volumes de poèmes et de prose en roumain illustrés par Robert et Sonia Delaunay, Chagall, Brancusi, Brauner, Michonze, etc. Le 2 mai 1927, il se marie avec Colomba Spirt (08.11.1904-22.08.1994), Docteur en Sciences, la sœur de son ami Ernest Benoît Spirt, dit Claude Sernet, qui exerce la profession de chimiste. En 1930, il quitte la Compagnie d’assurances et devient correspondant de journaux, aux « Cahiers du Sud » et aux « Nouvelles Littéraires ». Il échoue comme employé à la Compagnie d’Assurances Concorde, mais devient employé à la Société financière d’Orient. Naturalisé français le 16 juin 1938, il entre dans le maquis Daniel, dans l’Aveyron, après l’armistice de 1940. Fin 1944, il entre à Paris Diffusion, où il collaborera avec André Beucler, Philippe Soupault, Jean Breton, etc. Edmond Humeau dira : « Quand je songe à la rencontre d’Isou et de Voronca dans le studio roumain de la R.T.F., je ne puis m’empêcher de songer que le grand seigneur était Voronca dans son apparente servilité, alors que l’autre se déclarait génialement unique et farfadait en réalité sur les marais de l’illétrance… Je maintiens que Tzara et Voronca demeurèrent associés à la révolution poétique en langue française à un titre capital ». Le 4 avril 1946, Ilarie Voronca succombe à sa deuxième tentative de suicide et il est enterré au cimetière de Pantin-Parisien.

Laissons nous bercer par son poème l’Apprenti fantôme, poème composé en 1938, où il décrit si magnifiquement l’atmosphère d’une journée à Paris :

« (…) Une journée très belle : j’ai traversé Paris
A l’orée du bois, un marché en plein air,
Les gens paisibles feuilletaient des albums
De timbres. Et tout à coup un monde ancien ressuscitait.
Le soleil pansait les blessures des branches.
Le printemps prudent comme un escargot montrait les cornes
Des premiers bourgeons. Et dans un halo
Les enfants dépliaient les toiles de leurs jeux.
Je regardais cela à travers les vitres
De l’autobus qui devenait lui-même aérien.
J’étais assis parmi les voyageurs heureux.
Ah ! pour une fois, comme un des leurs, je traversais la ville.
Le long des quais rêvaient les promeneurs,
Les chalands amarrés pleins d’un ciel lointain,
Le jour ôtait ses bagues de lumière,
Il offrait ses mains nues aux mains de la fraîcheur.
Autour, des jeunes hommes riants. « A quelle fête
Allez-vous ? » Et des filles sereines. L’autobus
S’arrêtait, aux miroirs de nos propres affables.
Ensuite, les vitrines furent comme des lacs
Où tomba la parure du jour comme un feuillage.
Les salles de spectacles paraissaient immobiles
Mais elles étaient en marche comme des autobus géants.
A travers les portes ouvertes des boulangeries
Les pains comme des lampes éclairaient les visages,
Aux terrasses des cafés un agréable songe
Empruntait la couleur et la forme des verres.  »

Victor Brauner (1903-1966) et Jacqueline Abraham (1910-1985)

Victor Brauner est né le 15 juin 1903 à Piatra Neamtz. A 13-14 ans, il peint déjà. Mais c’est dans les années 20-24 que sa voie se précise : s’essayant un peu à tout, Victor Brauner va sur le motif et peint des « paysages modernes presque cézanniens ». Elève de l’Ecole des Beaux-Arts de Bucarest, il peint même en cachette dans le cimetière Belu de Bucarest où il se trouve dans une atmosphère un peu étrange. Puis il passe, dit-il, par toutes les phases : « dadaïste, abstraite, expressionniste ». En créant la revue « 75 HP » — qui n’aura qu’un seul numéro, Victor Brauner annonce découvrir au public la « plus grande invention du siècle, le Pictophone musique colorée ».

En 1927, lors de son premier séjour à Paris, Victor Brauner prend contact avec les Surréalistes. Il peindra alors les images du subconscient, « images obsessionnelles et de caractère agressif à la vue et en particulier aux yeux ». Il s’installe à Paris en 1930 et, grâce à son ami Benjamin Fondane, il rencontre Brâncusi qui l’initie à la photographie et avec lequel il se lie d’une amitié durable. C’est grâce à eux qu’il peut s’installer dans son premier atelier, avec pour voisins Tanguy et Giacometti. En 1934 a lieu sa première exposition personnelle à la galerie Pierre, avec notamment une pièce monumentale, La Porte. Il retourne ensuite en Roumanie (1935-1938). La situation politique s’aggravait en Roumanie, il revient en France en 1937 et habite chez Tanguy, puis Villa Falguière, dans l’ancien atelier de Péret, rue du Château. Après un exil dans le sud de la France durant l’occupation, il revient à Paris en 1945 et occupe au 2 bis rue Perrel un atelier qui jouxte celui qu’occupa le Douanier Rousseau. Plus tard, Victor Brauner s’installe à Varangeville, haut lieu de l’inspiration surréaliste et baptise son atelier l’Athanor, poursuivant en solitaire sa quête mythologique. Décédé en 1966 dans son appartement de la rue Lepic, Victor Brauner est enterré au cimetière de Montmartre.

A l’entrée, empruntons la rue principale et au rond-point, en face, l’avenue Dubuisson. Engageons-nous à gauche dans l’avenue Hector-Berlioz, puis, au bout de quelques mètres, dans l’avenue Cordier. A partir du chemin Halévy, nous sommes dans la 3e division et nous comptons quinze tombes (15, avenue Cordier, 1re ligne, emplacement 2PA-1966). Une tombe blanche se détache à notre droite : les époux Brauner — Jacqueline Abraham (25 mai 1910 — 5 mars 1985) et Victor Brauner (15 juin 1903 – 12 mars 1966) sont réunis ici pour l’éternité. Nous remarquons l’écriture des «  N  », de type cyrillique. C’est l’artiste roumain en personne qui a imaginé ce portrait hiératique à deux titres, en marbre, d’une grande sérénité.

Victor Brauner est décédé des suites d’une longue maladie et son corps repose dans cette pierre tombale qui porte cet épitaphe, une phrase de ses carnets : «  Pour moi peindre c’est la vie, la vraie vie, MA VIE  ».Le peintre est passé à la postérité alors que, de son vivant, malgré une participation à chacune des grandes expositions surréalistes depuis 1934, malgré des expositions personnelles régulières, surtout à Paris, l’œuvre de Victor Brauner est restée imparfaitement connue du grand public et sa diffusion a été réservée à quelques grandes collections ou à un groupe d’amateurs fidèles. Il est vrai que son œuvre est difficile et secrète, complexe. Ainsi en est-il de l’anagogie, procédé propre à Victor Brauner qui intitula ainsi deux toiles en 1945 et 1947. Chez lui, on peut établir les correspondances suivantes : tigre-rouge-cœur/chameau-noir-bras/cheval-jaune-jambe ; veau-vert-jambe/chat-blanc-pied/cerf-violet-bras/chien-bleu-sexe/homme-rose-tête. De même, il eut, en 1933, une série de planches consacrée à l’anatomie et intitulées Anatomie du désir . Un de ces thèmes préférés était le condylure , animal considéré comme l’une des figures les plus emblématiques du bestiaire surréaliste. Cette «  taupe étoilée  », ainsi nommée parce qu’elle possède des yeux en forme d’étoile cristallisée, est un petit mammifère insectivore qui vit la nuit et sous terre. Un aspect et des mœurs qui justifient que Brauner l’ait peint en 1937 avec ce titre énigmatique : Kabiline en mouvement . A propos de son passage dans l’au-delà, Brauner avait écrit, en 1943 : «  Ma mort rendra témoignage de ce qu’il y a de meilleur en moi, ce ne sera ni une immolation vraie, ni une évasion, ni une échappatoire   » et sa femme Jacqueline, en 1963 : « Si le monde dans lequel je vis ne m’a confié comme médium que la terreur, l’angoisse et la mort, moi et Victor, nous n’avons pu résister à ce monde et c’est déjà un triomphe. C’est aussi un triomphe que nous n’ayons pas été submergés par une célébrité vulgaire qui enlève le mystère d’un œuvre qui se grandit par le secret   » .

Ioan Mirea (1912-1987)

Ioan Mirea (1912-1987)

Ioan Mirea est né le 4 avril 1912 à Rasuceni (commune de Draganesti-Vlasca, entre Videle et Giurgiu). Parallèlement à des études universitaires de médecine – il deviendra chirurgien à l’hôpital Brâncovenesc de Bucarest après 3 ans de spécialisation en Italie, en neurochirurgie -, Ioan Mirea a étudié la peinture et a commencé à exposer à Bucarest en 1938, à la Galerie Mozart. Ce fut le début d’une série de 26 expositions personnelles et de participations à des expositions de groupes, tant en Roumanie qu’à l’étranger. Ioan Mirea s’est marié en 1941 et a eu 3 filles. En 1946, il a obtenu le prix Atanasie Simu du Salon et un prix de la Société des Arts, puis, en 1947, le Prix de l’Académie Roumaine. Avant de quitter la Roumanie, en 1965, fut organisée une rétrospective de son œuvre au fameux musée Brukenthal de Sibiu. Dès son arrivée en France, en 1966, il participa à de nombreuses expositions dans les plus grandes galeries européennes et d’autres continents. Considéré par les plus grands critiques d’art (Radu Bogdan, Petru Comarnescu) comme un coloriste de première importance, il reçut en 1967 le Prix du Salon international des Antilles puis, en 1977, le Grand Prix de sculpture et architecture du Salon international d’Art contemporain et le Prix des « Maîtres de notre temps ». Victime d’une intoxication mortelle par la peinture, Ioan Mirea passa les deux dernières années de son existence à faire des pastels et décéda à Paris le 3 octobre 1987. Il est enterré au cimetière de Montmartre. Ses œuvres sont exposées dans de nombreux musées d’Europe (dont 22 au Musée National de Bucarest) ou sur d’autres continents, d’autres étant en possession de sa veuve Marcela, qui a créé pour cela une maison-musée à Luigny (Eure-et-Loir), à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Chartres.

Revenons sur l’avenue Hector Berlioz. Dans l’allée, de l’autre côté, quelques tombes plus loin, figure la tombe (27 P 1985) de marbre gris rehaussée de son buste et incrustée de ses décorations de « Anatole [de son vrai nom Jacques Delarue], garde champêtre de la commune libre du Vieux Montmartre et de sa cantinière Mick » , de son vrai nom Mica Moruzzi . Peintre, sculpteur, maître-verrier et fabricant de flûtes de pan à Montmartre, Mica Moruzzi est cantinière et garde-champêtre de la Commune libre de Montmartre. Ce personnage emblématique est descendante directe des princes de Moldavie Moruzzi  ! En bas, une annotation «  Pour Anatole, de ses amis citoyens commerçants et ses potes artistes de la commune libre du Vieux Montmartre  ». Un médaillon-photo témoigne enfin des liens de ces deux personnages de Montmartre qui seront réunis ici pour l’éternité ! Marchons jusqu’à l’avenue de Montmorency dans laquelle nous nous engageons à gauche. Après l’intersection avec l’avenue Travot et avec l’avenue de la Croix, continuons à avancer et arrêtons-nous sur la droite devant la tombe des frères Edmond et Jules Goncourt, dans la 13e division. Entrons dans cette division en comptant 4 tombes, puis 2 tombes vers la gauche : ici repose un autre peintre roumain : Ioan Mirea (1912-1987) , à 8 tombes en prolongation du coin du mur longeant la rue Ganneron. Une tombe (42 P-1987) de marbre rose et gris surmontée d’une croix, avec au pied de celle-ci un simple nom : « MIREA » inscrit au-dessus d’une palette d’artiste portant les différentes couleurs.

Revenons dans l’avenue de Montmorency et empruntons l’avenue Saint-Charles jusqu’au poste de garde. Ressortons du cimetière et empruntons la rue Rachel jusqu’au boulevard de Clichy, que nous traversons immédiatement.

Le peintre Gheorghe Marculescu (né à Bucarest le 18 octobre 1870), élève de Cormon aux Beaux-Arts, habitait au n° 33, boulevard de Clichy. Nous arrivons sur la place Blanche.

A l’angle avec cette place se situe l’appartement du 21 bis rue de Bruxelles où sera asphyxié Emile Zola dans la nuit du 28 au 29 septembre 1902, ce qui fera dire au misérable Drumont dans La Libre Parole  : «  Un fait divers naturaliste : Zola asphyxié  ». Accident ou meurtre ? On ne le saura jamais. L’écrivain laisse une veuve – Gabrielle Meley –, une amante – Jeanne Rozerot – et les deux enfants nés de ses amours avec Jeanne, Denise et Jacques Emile-Zola.

Sur la place Blanche, carrefour du plaisir vénal, avec le Moulin Rouge , ce fut surtout, dans les années 1920, au carrefour du boulevard de Clichy et de la rue Lepic, le rendez-vous des surréalistes , au café Cyrano . André Breton , qui vient d’emménager, le 1er janvier 1922, avec sa femme Simone, au n° 42 rue Fontaine, dans l’ancien atelier du frère de Jacques Rigaut, déclare, dans Lâchez tout  : «  J’habite depuis deux mois place Blanche. L’hiver est plus doux et, à la terrasse du café voué au commerce des stupéfiants, les femmes font des apparitions courtes et charmantes. Les nuits n’existent guère plus que dans les régions hyperboréennes de la légende. Je ne me souviens pas d’avoir vécu ailleurs  ». Le choix de ce café, le Cyrano , n’était pas fortuit pour les surréalistes qui préféraient, à un café littéraire, un « café du commerce » dont l’atmosphère bourgeoise, calme et un peu provinciale, convenait mieux à leur entreprise de démolition.

L’appartement de Breton, qu’il occupera pratiquement toute sa vie, devint un lieu d’accueil pour les surréalistes, de discussion et de confrontations, mais aussi un laboratoire propice aux exercices du demi-sommeil ou de cadavres exquis. C’est aussi rue Fontaine qui inspirera Jean Giraudoux pour créer le personnage de la Folle de Chaillot ! avec Marguerite Moreno.

Arrivé sur la place Blanche, traversons la rue du même nom et descendons-la. Sur le boulevard de Clichy, c’était le Montmartre des Chansonniers et des peintres, avec Toulouse-Lautrec, Seurat, Bonnard, entre autres, dont la vie quotidienne était étroitement liée à celle des écrivains. S’y multiplièrent des cabarets à vocation poétique, ancêtres de nos cafés-théâtres, dont le célèbre Quat’z Arts , au n° 62, donnant naissance aux chansonniers-poètes tels que Jehan Rictus et Théodore Botrel. Quant à Aristide Bruant, rendu célèbre par l’affiche de Toulouse Lautrec qui le représente avec son feutre, sa cape et son écharpe rouge, il fit fortune autour du Chat Noir dont il fut l’animateur avant de faire les beaux jours d’un autre cabaret du boulevard, le Mirliton . Un des plus assidus à fréquenter ces cabarets était Brâncusi , qui adorait les mascarades Très bout en train et blagueur, on le voyait ainsi au bal des Quat’z Art habillé en satrape oriental. Une autre fois, pour s’amuser, il mima un chanteur des rues. Les passants, trompés, lui lancèrent des sous… qu’il ramassa, « car, disait-il, en refusant, j’aurais empêché le donateur de répéter son bon geste envers un vrai pauvre  ».

Traversons ensuite la rue de Douai, où habita l’acteur Jean Yonnel , presque à l’angle avec la rue Blanche, au n° 32, de 1911 à 1914. ( à Petite introduction sur les 4 sociétaires roumains de la Comédie Française ). Après avoir croisé la rue Mansart, tournons à gauche dans la rue suivante : la rue Chaptal. En face de la rue Henner, au n° 16, entrons dans la cour : Ary Scheffer, le peintre des âmes, portraitiste de Stendhal, avait loué le 17 juillet 1830 une demeure bucolique et un atelier, devenu Musée de la vie romantique . Cornélie, la nièce du peintre, fille de son frère Henry, peintre lui-même, épousera l’écrivain Ernest Renan en 1856 et c’est pourquoi la maison s’appelle aussi Renan. Parmi les peintres roumains ayant fréquenté cet atelier, on peut noter : Mihail Lappaty (1816-1860) . A l’époque de la lutte pour l’union des Principautés roumaines, en 1856, on retrouva les noms des deux frères Bellio aux côtés des peintres Theodor Aman et de ce Mihail Lappaty parmi ceux des émigrés qui demandaient au gouvernement français d’intervenir en faveur de leur patrie. Cette demeure est également le musée des souvenirs de George Sand, qui habitait à proximité, avec Chopin, au n° 16 rue Pigalle.

En sortant de la cour, continuons. Traversons la rue Fontaine et empruntons, en face, la rue Pigalle, que nous parcourons jusqu’à la place du même nom, non sans passer devant les lieux où habitaient Victor Hugo (au n° 55) et Baudelaire (au n° 60). Le peintre Puvis de Chavannes (marié à la fin de sa vie avec son égérie Marie Cantacuzène, qui est passée à la postérité en servant de modèle au tableau Sainte-Geneviève veillant sur Paris conservé au musée de Lyon et au Panthéon) travailla en 1850 dans des ateliers d’artistes situés au n° 11, place Pigalle (aujourd’hui, les Folies Pigalle). Théodore Pallady, qui était le petit neveu de Marie Cantacuzène (la sœur de son grand-père) notamment, lui y rendait souvent visite. Manet et les impressionnistes se réunissaient quant à eux à la Nouvelle Athènes, au n° 9, place Pigalle, où leur mécène Georges de Bellio venait les voir en voisin. Ce café a été immortalisé par le célèbre tableau L’Absinthe, de Edouard Degas. N’oublions pas que Georges de Bellio s’était rendu acquéreur, en 1878, du tableau Impression, soleil levant qui a donné son nom à cet important mouvement pictural. A la fin de sa vie, de Bellio habitait rue Alfred Stevens, près de la place Pigalle, que nous atteignons en continuant le boulevard de Clichy et en descendant la rue des Martyrs sur quelques mètres. Georges de Bellio boitait et logeait à l’entresol, pour éviter les escaliers. Son modeste appartement était empli de tableaux et d’objets d’art. Il avait loué un atelier désaffecté dans le voisinage de la maison qu’il habitait. Geffroy dit de lui : « Georges de Bellio apparaissait là comme un sorcier sympathique, toujours souriant, fixant sur le visiteur ses yeux éclairés de bonté ». Le peintre national des Roumains, Nicolae Grigorescu, qui était un de ses amis et voisins, rue de Clichy, le peignit en 1876. Ce tableau, « Portrait de Georges de Bellio », est conservé au musée Marmottan, où est exposé aussi un « Portrait de Mlle Victorine de Bellio » (1892), de Auguste Renoir (1841-1919). Edouard Manet, quant à lui, peignit le portrait de la fille de son neveu Jean Câmpineanu : « Lise », 1 er tableau impressionniste qui pénétra dans une collection de Bucarest !

Georges de BELLIO (1828-1894)

Georges de Bellio est né à Bucarest le 20 février 1828. Il descendait d’une famille de boyards originaires de la Macédoine (en roumain, son nom est Bellu, nom donné au grand cimetière de Bucarest). Son grand-père Etienne était venu à Bucarest à la fin du XVIII e siècle. Son père, Alexandre, était marié à la fille de Barbu Vacarescu. Son frère Barbu était marié à la fille de Barbu Stirbei, prince régnant de la Valachie. Après 1851, il renonça à l’administration de sa fortune et gagna Paris. Adepte de l’homéopathie, Georges pratiquait la médecine en dillettante, au seul bénéfice de ses amis. Collectionneur invétéré, il s’intéressait surtout à la reliure des livres et à la conservation de estampes, ainsi qu’à la photographie. C’est grâce à lui que les impressionnistes purent subsister à leurs débuts, particulièrement Monet. Georges de Bellio est mort subitement à Paris le 26 janvier 1894, sans avoir pu construire sa galerie. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise.

94 (Inv. 4438) –  A De Bellio [Argenteuil] samedi matin [juillet 1876]

Cher Monsieur,

Je n’ai pas osé vous le dire hier craignant d’abuser de votre obligeance, mais je suis dans une gêne extrême sans un sou vaillant et ne sachant où en trouver sur-le-champ. J’ai passé une journée d’hier sans réussir à rien. C’est donc encore à vous que je m’adresse vous priant d’excuser tant d‘indiscrétion. Deux esquisses dans le genre et la dimension de votre Pont (1) pour 150 francs les deux vous séduiraient-elles ? [Avec] cela, de mon côté je [me] tirerai bien d’affaire pour le moment. Excusez si je ne viens pas moi-même, mais je crains d’abuser et j’ai un peu honte, soyez donc assez aimable pour donner la réponse au porteur, encore une fois, pardon.

Tout à vous Claude Monet - 2, boulevard St-Denis Argenteuil

(1) Le pont dont il s’agit est un Pont d’Argenteuil payé par de Bellio vers le 1er juillet 1876 et livré par Monet le 17 novembre.

ÉVOCATION DE ILARIE VORONCA, BENJAMIN FONDANE, CLARA HASKIL, CONSTANTIN BRÂNCUŞI, PANAÏT ISTRATI, MIRCEA ELIADE, ELI LOTAR

Traversons la rue des Martyrs. Les compagnies d’assurances étaient toutes situées dans le 9e arrondissement entre la rue St-Lazare et la rue de Provence, la rue Drouot à l’Est et la rue Taitbout à l’Ouest : La Paternelle , La Prévoyance , La Protectrice , Le Secours , L’Aigle , L’Union , L’Abeille , Le Phénix . C’est dans la compagnie d’Assurances L’Abeille que travaillaient Ilarie Voronca et Benjamin Fondane dans les années 1920, au n° 48, rue de la Tour d’Auvergne.

En cette année anniversaire de la libération des camps de concentration, laissons parler Benjamin Fondane, dans son poème L’exode  :

« (…) Vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation (…)
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
Ai-je prétendu savoir ce qu’elle était mais vrai,
Je puis vous le dire à cette heure,
Elle est entrée toute en mes yeux étonnés (…).

Benjamin Fondane (1898-1944)

Benjamin Wecsler est né à Jassy, en Moldavie, en 1898. En 1914, il a pris le pseudonyme de Fundoianu, qu’il a transformé en Fondane lorsqu’il s’est installé en France, en 1923. Geneviève Tissier (29.03.1904 — 01.03.1954) a rencontré Fondane à la compagnie d’assurance « L’Abeille » où ils travaillaient l’un et l’autre, au service juridique. Il se sont mariés Le 28 juillet 1931, à St-Jean-d’Arvey, en Savoie : leurs témoins étaient ses amis Chestov et Constantin Brancusi. Fondane est devenu citoyen français en 1938 : il terminait alors son travail sur Lupasco. Il a été mobilisé en septembre 1939. Fait prisonnier en juin 1940, il s’évadera, sera repris, puis libéré pour raisons de santé et soigné au Val-de-Grâce. Il vivra toute la période de l’occupation dans son appartement parisien, sans se cacher et sans porter l’étoile jaune, jusqu’à son arrestation en mars 1944. En juillet 1940, Jacques Maritain, réfugié aux Etats-Unis avec sa femme Raïssa et la sœur de celle-ci, Véra, fera de nombreuses démarches pour faire venir aux Etats-Unis Benjamin Fondane et de nombreux intellectuels menacés. Jean Paulhan, Emile Cioran et Stéphane Lupasco, par une démarche auprès des autorités d’occupation, obtiennent la libération de Benjamin Fondane, mais pas celle de sa sœur, Line Pascal. Le 29 mai, il écrit à Geneviève : « Tu sais, je l’avais dit, il est dans la figure de notre destin des choses que l’on ne peut changer ». « Le voyageur n’a pas fini de voyager, ai-je écrit. Et bien, j’avais raison, je continue. C’est pour demain, et c’est pour de bon. ». Par le même courrier, il lui fait parvenir des directives précises pour l’édition de ses œuvres. Le lendemain, le 30 mai 1944, Line et lui sont de l’avant-dernier convoi de Drancy à destination d’Auschwitz. Le 30 octobre 1944, il est gazé à Birkenau. Avant de partir, il avait dit à sa femme : « Et si je ne reviens pas, tu entreras au couvent ». C’est ce qu’elle fit en 1949 à la Solitude, branche contemplative de l’ordre de Notre-Dame de Sion, à Evry. Elle y mourut le 1 er mars 1954, emportée par un cancer.

Quant à la manufacture de pianos Pleyel où se fournissait notamment Clara Haskil , elle était située aux n° 20 à 24 rue de Rochechouart. Très près se situe la Cité Condorcet, où habita, à son arrivée à Paris, le 14 juillet 1904, Constantin Brâncusi , au 8e étage, avec son ami roumain Daniel Poiana . Le Boulevard de Clichy, depuis la place Pigalle, devient le boulevard Rochechouart où se situait le cabaret du Chat Noir, au n° 81, fondé par Rodolphe Salis et Emile Goudeau. Peu avant ce numéro, empruntons la 1re rue sur notre gauche : la rue Dancourt. Nous arrivons sur la petite place Charles-Dullin, très ombragée. A droite, c’est le Théâtre de l’Atelier et, en face, au n° 6, place Charles-Dullin, l’appartement qu’occupa Mircea Eliade de 1968 à 1985. Une plaque est apposée au 1er étage.

MIRCEA ELIADE
1907 – 1986

Ecrivain roumain, philosophe
historien des religion
a vécu dans cette maison
de 1968 à 1985

Mircea Eliade (1907-1986)

Né à Bucarest en 1907, Mircea Eliade y a fait ses études. Le 18 novembre 1928, il part en Inde en train, pour 4 ans. A son retour, il passe une thèse de doctorat sur le yoga et devient professeur d’histoire des religions et de philosophie indienne à l’université de Bucarest. Attaché culturel à la légation culturelle de Londres en 1940, il occupe ensuite le même poste à Lisbonne, de 1941 à 1945. Arrivé à Paris le 16 septembre 1945, il devient professeur à l’Ecole des Hautes Etudes puis à la Sorbonne (1946-1948). Marié à Cristinel, le 9 janvier 1950, il fut professeur dans plusieurs universités européennes, puis deviendra titulaire de la chaire d’histoire des religions à l’Université de Chicago (1957), jusqu’à sa mort en 1986.

Prenons à gauche la rue d’Orsel : en 1920, lorsqu’il arrive une seconde fois à Paris en compagnie d’Yvonne, une Suisse mariée rencontrée dans ce pays, en compagnie de la mère de celle-ci qui avait vendu tous ses biens pour pouvoir se rendre dans la capitale française, Panaït Istrati loua deux chambres dans un hôtel de cette rue de Montmartre. Sans perdre de temps, il fit visiter Paris à ses deux compagnes. Entrons dans la rue des Abbesses. Son nom rappelle l’ancien couvent des Bénédictines qui s’étendait du sommet de la butte jusqu’à mi-coteau. Admirons à droite la station de métro Abbesses , encore dans le style Guimard (elle a été ramenée de la station Hôtel-de-Ville en 1976), et, à gauche, l’église de briques rouges, St-Jean-L’Evangéliste, 1er édifice en béton armé, construite entre 1894 et 1904 par un disciple de Viollet-le-Duc, Anatole de Baudot. Son projet, financé par le curé de la paroisse, fut choisi en raison de son moindre coût, bien que les édiles aient considéré ce nouveau matériau comme suspect. L’église a été surnommée « Saint-Jean-des-Briques » du fait de ses parements extérieurs. Son sombre décor intérieur, de style Art Nouveau, tranche avec sa façade aux arcs croisés inspirés de l’architecture musulmane. A l’emplacement du petit square Jean-Rictus situé en face se situait l’ancienne mairie, où Verlaine se maria et où Georges Clemenceau, alors médecin montmartrois, occupa le fauteuil de maire quand la commune fut proclamée à Paris, le 26 mars 1871. Le même jour, suspecté de complaisance envers le pouvoir, il dut céder sa place à Jean-Baptiste Clément (1836-1903), auteur du Temps des Cerises , une chanson d’amour chargée des nostalgies révolutionnaires qui accompagna le dernier voyage de Zola jusqu’au cimetière du Nord (devenu le cimetière de Montmartre). Jean-Baptiste Clément fut un maire éphémère et abandonna sa tâche en novembre 1871.

Peu après la place des Abbesses, engageons-nous à droite dans l’étroit passage du même nom qui, après le décrochement, est prolongé par un escalier abrupt typique de la colline de Montmartre chantée par le grand musicien Gustave Charpentier (1860-1956), notamment dans son opéra Louise . Ces lieux ont été aussi décrits par les poètes de la Butte, tel Gérard de Nerval, qui écrit ainsi : «  Il y a des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées champêtres et des ruelles silencieuses bordées de chaumières, de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de précipices où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à peu certains îlots de verdure où s’ébattent des chèvres qui broutent l’acanthe suspendue aux rochers ; des petites filles à l’œil fier, au pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. Par sa forme, ses ombrages, ses tilleuls, les beaux horizons qu’on y découvrait, tout rappelait certains points de la campagne romaine  ».

En haut de la pente, empruntons à gauche la rue des Trois-Frères et admirons la place Emile-Goudeau qui se trouve devant nous, avec sa célèbre fontaine Wallace.

Eli Lotar, qui vécut sur cette place deux années en compagnie de son amante, Germaine Krull, fut au cinéma de Paris ce que fut Brassaï, le Transylvain, pour la photographie : sublime !

Eli Lotar (1905-1969)

Eli Lotar est né à Paris (18 e arr.) le 30 janvier 1905. Il était le fils du grand poète roumain Tudor Arghezi (de son vrai nom Ion N. Teodorescu, qui n’a reconnu l’enfant que le 29 novembre 1905) et de Constanta Zissu. Après ses études à Bucarest, Eli Lotar arrive à Paris le 5 décembre 1924. Naturalisé français en 1926, il sera l’un des meilleurs photographes du Paris des années 1927-1932. Durant ces années, assistant, puis amant de Germaine Krull, il promène un œil scrutateur et poète. Comme Brassaï, c’est dans les rues populaires et populeuses qu’il cherche son inspiration et sa respiration. Il illustra notamment l’article « abattoir » du dictionnaire proposé par la revue de Bataille, Documents, avec d’admirables photos des abattoirs de la Villette, dont la plus célèbre montre des pieds de veaux alignés au garde-à-vous contre un mur noir. Plus tard, il réalisera un film documentaire exceptionnel, Aubervilliers (1945), dont Prévert écrira le commentaire. Dès 1932, il avait été l’opérateur de Bunuel pour la réalisation de Los Hurdès. Il se maria à Boulogne-Billancourt le 28 mai 1938 avec l’Estonienne juive Elisabeth Makovski. Durant l’occupation, pour échapper aux nazis, Eli Lotar se réfugiera à La Roquette-sur-Siagne (Alpes-Maritimes). Après la guerre, Eli Lotar, devenu, comme certains de ses modèles, un vagabond enivré, fréquentait les cafés de Montparnasse (chez Adrien) quand, en 1964-1965, Alberto Giacometti sculpta trois bustes de son ami : « L’attitude faite de résignation, d’attente silencieuse, le regard perdu, en font une œuvre emplie de nostalgie, reflet d’une vie qui s’en va ». Le Musée d’Art moderne lui a rendu hommage du 10 novembre 1993 au 23 janvier 1994. Eli Lotar est décédé à Paris le 10 mai 1969, au cours d’un dîner chez son ami Philippe Guérin (62, rue de Rome, Paris – 8 e -). Son épouse Lala est décédée le 22 février 1979.

C’est sur cette petite place, au niveau du n° 13 de la rue de Ravignan, que s’élevait à gauche un étrange ensemble d’ateliers vétustes et obscurs qui appartiennent à l’histoire de l’art moderne, un amas hétéroclite de poutres, de planches et de verrières qu’aucune compagnie ne consentit jamais à assurer contre les risques d’incendie. A l’origine, le Bateau-Lavoir était une manufacture de pianos qui avait remplacé, en 1860, le Tivoli de Alphonse Karr, un des premiers habitants littéraires de la Butte. Il était occupé en 1867 par le serrurier François-Sébastien Maillard dont les initiales figurèrent longtemps au-dessus de la porte d’entrée. Le scientifique Paul Langevin y naquit le 3 janvier 1872. C’est dans cette Maison du Trappeur que Renoir habita en 1884, suivi de Géricault, Corot, Degas, le premier de ces artistes ayant été Georges Michel (1763-1843). A partir de 1904, ce furent les fauves, les cubistes et autres futuristes. Picasso, Van Dongen, Juan Gris, Constantin Brâncusi (en 1908), Jules Pascin, Amedeo Modigliani, Gino Severini, Pierre Mac Orlan, Pierre Reverdy, Max Jacob (qui le surnomma le «  laboratoire central  ») et Guillaume Apollinaire habitèrent alors eux aussi au Bateau-Lavoir . Ce bâtiment devait son nom à son agencement biscornu qui rappelait les coursives d’un bateau ou, par dérision, à son unique robinet. L e vieux bâtiment connut, jusqu’à la Première Guerre mondiale, une intense activité créatrice. Le bâtiment a brûlé le 12 mai 1970, peu après son rachat par la ville de Paris, en 1969. L’ensemble des ateliers a été reconstruit dans un style plus moderne, en essayant de conserver l’originalité de ce lieu historique marqué par une borne explicative. L’atelier situé au début de la rue d’Orchampt, à gauche, en haut de la place, permet de se représenter l’atelier originel du Bateau-Lavoir aujourd’hui disparu. En 1889, M. Thibouville, le nouveau propriétaire, fit aménager dix ateliers dans le bâtiment. Max Jacob l’aurait nommé ainsi en y apercevant du linge à sécher. Après Picasso, qui y imagina l’œuvre capitale du cubisme, Les Demoiselles d’Avignon , et qui y donna, en 1908, un banquet en l’honneur du Douanier Rousseau auquel furent conviés Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin, Gertrude Stein, Salmon et Max Jacob, qui vit apparaître le Christ en robe jaune sur le mur de sa misérable piaule, le 9 septembre 1909. Brâncusi , alors désargenté, résida lui aussi dans ce Bateau Lavoir en 1909.

Prenons, à droite, la petite rue de la Mire [Cette petite rue tire son nom de l’obélisque élevé en l’an 1736 sur ordre du roi pour servir d’alignement à la méridienne de Paris du côté du Nord.]. Longeons ensuite à droite la place Jean-Baptiste Clément . Nous nous engageons ensuite dans l’étroite rue Norvins, royaume de Poulbot [Peintre (1879-1946) emblématique de la colline de Montmartre, son nom étant resté à la postérité avec le gamin de ses célèbres affiches.], bondée de touristes en général, qui conduit à la place du Tertre. Jean-Claude Dragomir , à l’époque des Impressionnistes, était le patron de la galerie et du cabaret du Pichet du Tertre , situé au n° 10, rue Norvins, à droite. La place du Tertre, haut lieu touristique de la Butte, abrite la mairie de la Commune libre de Montmartre, au n° 19 (la 1re mairie, en 1790, était située au n° 3). Un des citoyens d’honneur de cette commune est Georges Astaloş (né en 1933), homme de théâtre roumain réputé. Comme le dit Pierre Mac Orlan dans Montmartre , en 1946 : «  L’été, la place du Tertre offrait une image assez précise du bonheur de vivre sans trop travailler. A la terrasse du restaurant Bouscarat, des tables s’organisaient, il y avait celle de Depaquit, avec Couté et Lucas. A côté, Erik Satie et Max Jacob contemplaient le pavé de la rue calme.  ». Place du Tertre, c’est aussi le souvenir de Marcel Aymé, l’auteur du Passe-Muraille , qui y passa sa vie de l’âge de 21 ans à son décès à 65 ans, en 1967. Nous empruntons à présent à gauche la rue du Mont-Cenis. A la gauche de l’église St-Pierre de Montmartre (édifice édifié à l’emplacement d’un temple de Mercure) se situe le plus petit cimetière de Paris : le Cimetière du Calvaire , ouvert seulement les 1er et 2 novembre. Descendons légèrement la rue et tournons à gauche dans la rue Cortot. Renoir habitait au n° 12, rue Cortot, où se situe actuellement le Musée du Vieux-Montmartre (1875). A l’angle de la rue des Saules, au n° 4, se situe Le Lapin Agile , le petit cabaret du Quai des Brumes. Il fut acquis en 1903 par Aristide Bruant, qui en confia la direction à Frédéric Gérard, le Grand Frédé. Celui-ci eut l’idée d’en faire un repère de poètes et d’artistes à qui il donnait l’occasion de se faire connaître d’une clientèle empressée à s’encanailler sans danger. Le Cabaret des Assassins devint alors Le Lapin à Gill dont l’enseigne, due à André Gill, représentait un lapin chasseur faisant sauter un de ses collègues dans une casserole. Devenu Le Lapin Agile , ce cabaret élimina ses souteneurs et ses gigolettes au profit d’authentiques écrivains comme Francis Carco, Roland Dorgelès, Pierre Mac Orlan… D’autres écrivains, tels Guillaume Apollinaire, Salmon, Max Jacob ou Pierre Reverdy, pourtant familiers, refusèrent de s’y produire.

Nous descendons la pittoresque rue de l’Abreuvoir et découvrons, au n° 8, allée des Brouillards, l’atelier qu’occupait Renoir en 1896. Le Château des Brouillards , situé sur l’emplacement d’une ferme et d’un moulin, fut construit par le marquis Lefranc de Pompignan, poète maudit en son temps malgré sa fortune. Il abrita Gérard de Nerval et Francis Carco, ainsi que Paul Alexis, le romancier naturaliste des soirées de Médan, Léon Bloy, Jehan Rictus. Nous pouvons revenir quelques pas en arrière et descendre la rue Girardon (où habita Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, au n° 4) jusqu’au n° 98 rue Lepic. A l’angle droit, nous pouvons admirer le célèbre Moulin de la Galette . Construit en 1622, il reste, avec le moulin du Radet, le seul survivant des 30 moulins de la Butte. En 1860, il fut transformé en bal populaire fréquenté par les peintres comme Utrillo, Toulouse-Lautrec, Van Gogh, Renoir… Descendons la rue Lepic, sur le trottoir de gauche. Le peintre surréaliste Victor Brauner (1902-1966) , après des séjours en Normandie et dans le Sud de la France, s’installa, en 1959, dans l’atelier du n° 72 rue Lepic (où il décéda), avant de gagner Varangeville, en 1961, et l’ Athanor , en 1964, où il habita et travailla la plupart du temps. Nicolas Bataille et Akakia avaient un théâtre d’essai au dernier étage du n° 66 de la rue Lepic et c’est là que fut présentée la première pièce d’ Eugène Ionesco , avant que ses pièces ne soient jouées au Champollion, à l’Odéon ou au Théâtre de la Huchette. Stefan Dimitrescu (1886-1933) eut aussi un atelier dans cette rue (1912), ainsi que Nicolae Tonitza (1886-1940) , de 1909 à 1911.

Empruntez en face du n° 66 l’escalier en pente raide qui conduit à l’avenue Junot : le passage M/18. Sur la gauche, vous apercevez l’arrière de la maison Tzara , au n° 15 de l’avenue Junot, que vous retrouvez de face en arrivant sur l’avenue. Construire une maison est en soi une aventure et le choix de tel ou tel architecte est significatif.

Tristan Tzara (1896-1963)

Tristan Tzara – de son vrai nom Samuel Rosenstock — est né le 16 avril 1896 à Moinesti (Bacau — Roumanie).

A l’automne 1915, il quitte Bucarest après avoir signé 3 poèmes signés « Tristan » dans la Nouvelle revue roumaine. A Zurich, au café Voltaire, en 1917, il fonde le dadaisme, mouvement littéraire qui devait influencer André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault, entre autres. Il se maria le 8 août 1925 avec la peintre suédoise Greta Knutson, avec laquelle il aura un fils, Christophe. Réfugié durant la guerre à Aix-en-Provence, puis à Souillac (Lot) et à Toulouse, il sera membre du Comité des Ecrivains clandestins et, après la guerre, chargé de mission à l’information et directeur des Emissions Littéraires de la Résistance à la Radio. Il sera naturalisé français le 12 avril 1947. Il décéda le 24 décembre 1963 dans son appartement du 5, rue de Lille. Son corps repose au cimetière du Montparnasse.

Le poète dadaïste Tristan Tzara s’adressa à l’architecte viennois Adolf Loos (1870-1933) pour lui construire une maison conforme à son idéal esthétique : une structure aux lignes pures, fonctionnelle, dépourvue d’ornements. Cet édifice est sans aucun doute le plus audacieux du point de vue architectural. Pour répondre à son client, l’architecte conçut un carré blanc lisse posé sur un rectangle brun en pierres meulières d’aspect rugueux. Les volumes, le percement des baies, la position des gouttières sont répartis avec une rigueur et une symétrie soumises au nombre d’or. L’architecte fut en effet l’un des premiers à affirmer la mort de l’ornement. Adolf Loos vint à Paris en 1922 et y séjourna jusqu’en 1926. Durant ces quatre années, son unique réalisation parisienne sera la maison de Tristan Tzara . Loos avait connu Tzara en 1917 à Zurich où fut fondé le mouvement Dada qui, en 1929, se transporta à Paris. En 1925, l’année où s’ouvre l’ Exposition des Arts Décoratifs , le mouvement Dada est mort de ses nombreuses divisions. Tristan Tzara , qui vient de faire un important héritage de la part de son épouse, Greta Knutson, qu’il a épousée à Stockholm le 8 août 1925 [Il a eu un fils, Christophe, né le 15 mars 1927 à Neuilly-sur-Seine et divorcera le 25 octobre 1942.], décide de loger sa famille et achète pour cela une parcelle du hameau des artistes, au n° 15, avenue Junot. Cette parcelle, prise entre deux murs mitoyens, a l’avantage d’offrir une vue superbe sur Paris, idéale pour l’implantation d’une construction de cinq niveaux. Une forte pente de cinq mètres vers l’avenue Junot permet d’élever quatre étages sur rue et une succession de gradins pleins sud côté jardin. La façade urbaine est dessinée par un grand mur lisse s’appuyant sur un lourd soubassement en moellon apparent pour le rez de chaussée et le premier étage. Au-dessus du porche d’entrée s’élève une profonde loggia qui correspond aux troisième et quatrième étages. L’aride nudité de cette façade, composée sur la seule dualité entre le soubassement rustique et la géométrie pure du volume supérieur, produit une image d’une grande cohérence. On est très loin des arabesques de l’art nouveau et du nouveau «  style art-déco  » qui fait fureur depuis l’ Exposition internationale de 1925 . Adolf Loos est donc fidèle à lui-même, à ses principes d’une forme architecturale dépouillée. La façade arrière, composée de gradins, s’est vue modifiée par l’adjonction de l’atelier de Mme Tzara (Greta Knutson) que l’architecte avait malencontreusement omis.

Le plan des étages reprend le parti de la grande loggia centrale, autour de laquelle s’organisent les espaces. Le rez-de-chaussée pour les services, le premier étage, chambre-salle à manger avec un balcon inscrit à l’intérieur du volume de la loggia de forme octogonale. Le deuxième étage pour les cuisines, le troisième pour le grand salon ouvert sur la terrasse plein sud et la salle à manger sur la loggia côté rue. Les deux derniers niveaux sont réservés aux chambres, salle de bains et cabinet de travail de l’écrivain. Ce n’est pas un plan libre, mais des espaces de forme octogonale aux aménagements intérieurs sobres, dessinés grandeur nature par l’architecte lui-même. Pour la maison Tzara, il exécute des habillages en bois exotique, des cheminées en marbre et les plafonds des salons sont recouverts de parchemin. Les photos intérieures de l’époque nous montrent des espaces aménagés de meubles en bois simple et massif qu’accompagne la collection de sculptures d’Art Nègre de l’écrivain. Greta Knutson (1899-), qui avait suivi les cours d’André Lhote, épousa donc Tristan Tzara et participa, entre 1925 et 1938, à la réalisation de cadavres exquis dans cet hôtel particulier où ils accueillirent les Surréalistes, notamment Paul Eluard avec lequel ils furent très liés jusqu’en 1935. A droite de la maison, un robuste mur soutient un espace sauvage planté d’ailantes où les habitués du quartier jouent aux boules. A gauche de la maison, en remontant la pente, au n° 13, se situait la maison où vécut et mourut le 16 septembre 1946 le dessinateur Francisque Poulbot, qui rendit célèbre la colline et la place du Tertre par ses dessins.

Rappelons-nous, le 14 avril 1921, cet événement que l’on qualifierait aujourd’hui de « bien parisien ». Les dadaïstes parisiens et leur fondateur Tristan Tzara organisèrent, avec les poètes surréalistes André Breton, Philippe Soupault et Francis Picabia, une manifestation autour du thème « Les vrais dadas sont comme dada ». Ils distribuèrent alors dans le quartier latin un prospectus : « Aujourd’hui, à 15 heures, dans le jardin de l’église St-Julien-le-Pauvre, Dada, inaugurant une série d’excursions dans Paris, invite gratuitement ses amis et adversaires à visiter avec lui les dépendances de l’église. Il ne s’agit pas d’une manifestation anticléricale comme on serait tenté de le croire, mais bien plutôt d’une nouvelle interprétation de la nature appliquée cette fois non pas à l’art, mais à la vie ». Tout en distribuant leur propagande, ils haranguaient la foule en tenant des propos volontairement provocateurs dans le genre : « Soyez sales !… On doit couper son nez comme ses cheveux !… Il faut laver ses seins comme des gants de toilette… ».

Précurseur, Tzara proclamait : « Je suis contre les systèmes, le plus acceptable des systèmes est de n’en avoir par principe aucun ». En guise d’épitaphe, dédions-lui ces vers de l’Homme approximatif (1931) : ils en disent plus long sur sa force créatrice que les gloses des critiques qu’il méprisait tant :

« Les cloches sonnent sans raison et nous aussi
nous marchons pour échapper au fourmillement des routes
avec un flacon de paysage une maladie une seule
une seule maladie que nous cultivons la mort
je sais que je porte la mélodie en moi et je n’en ai pas peur
je porte la mort et si je meurs c’est la mort
qui me portera dans ses bras imperceptibles
fins et légers comme le départ sans cause
sans amertume sans dettes sans regret sans
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
pourquoi chercher le bout de la chaîne qui nous relie à la chaîne
sonnez cloches sans raison et nous aussi
nous ferons sonner en nous les verres cassés
les monnaies d’argent mêlées aux fausses monnaies
les débris des fêtes éclatées en rire et en tempête
aux portes desquelles pourraient s’ouvrir les gouffres
les tombes d’air les moulins broyant les os arctiques
ces fêtes qui nous portent les têtes au ciel
et crachent sur nos muscles la nuit du plomb fondu
je parle de qui parle qui parle je suis seul
je ne suis qu’un petit bruit j’ai plusieurs bruits en moi
un bruit glacé froissé au carrefour jeté sur le trottoir humide
aux pieds des hommes pressés courant avec leurs morts
autour de la mort qui étend ses bras
sur le cadran de l’heure seule vivante au soleil.  »

Redescendons l’avenue Junot, bordée d’arbres et de maisons de caractère. Sur la place Constantin Pecqueur, prenons la petite rue en escalier située à gauche : la rue la Fontaine du But mène à la rue Marcadet. Traversons cette rue et prenons en face, rue Duhesme. Du 5 juillet 1951 à la mi-novembre 1952, Mircea Eliade emménagea dans cette rue. Descendons-la jusqu’à la rue Ordener et engageons-nous à droite en direction de la mairie du 18e arrondissement que nous découvrons sur notre droite après avoir traversé les rues du Tétragne, Lapyrère et du Mont-Cenis. De l’autre côté de la place Jules-Joffrin où est sise la mairie, à l’angle des rues du Poteau, Saint-Isaure et du Mont-Cenis (n° 79), est établie la brasserie Nord-Sud, rendez-vous de certains surréalistes. Nord-Sud, titre de la revue littéraire éditée par Pierre Reverdy entre mars 1917 et octobre 1918, fut emprunté à la ligne de métro joignant Montmartre à Montparnasse. Dans le but d’unir toutes les tendances d’avant-garde, Reverdy sollicita des articles auprès de Guillaume Apollinaire, André Breton, Max Jacob, Philippe Soupault et Tristan Tzara . Eli Lotar (1905-1969) est né à proximité le 30 janvier 1906, au n° 3, rue Désiré-Ruggieri.

Jean-Yves CONRAD, Officier du Mérite Culturel roumain

Bibliographie :

  • ALEXANDRIAN (Sarane).- Victor Brauner, Paris, Editions Oxus, 2004. (Coll. « Les Roumains de Paris »).
  • BEHAR (Henri).- Tristan Tzara, Paris, Editions Oxus, 2005. (Coll. « Les Roumains de Paris »).
  • CONRAD (Jean-Yves).- Roumanie, capitale… Paris, Paris, Editions Oxus, 2003. (Coll. « Les Roumains de Paris »).
  • GOURDET (Michel).- Claude Sernet, Paris, Editions Oxus, 2005. (Coll. « Les Roumains de Paris »).
  • LEMNY (Doina).- Constantin Brancusi, Paris, Editions Oxus, 2005. (Coll. « Les Roumains de Paris »).
  • MODREANU (Simona).- Cioran, Paris, Editions Oxus, 2004. (Coll. « Les Roumains de Paris »).
  • RAILEANU (Petre).- Gherasim Luca, Paris , Editions Oxus , 2004. (Coll. « Les Roumains de Paris »).
  • SALAZAR-FERRER (Olivier).- Benjamin Fondane, Paris, Editions Oxus, 2004. (Coll. « Les Roumains de Paris »).
  • SIMION (Eugen).- Mircea Eliade, romancier, Paris, Editions Oxus, 2004. (Coll. « Les Roumains de Paris »).

Editions OXUS – Cour Damoye - 12 place de la Bastille – 75012 PARIS - Tél. : 01.58.30.10.00 – Internet : www.oxusedition.com

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