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Dans l’atelier de Ljuba


Françoise PY

Ce vendredi 6 avril 2007, nous étions une dizaine à nous rendre dans l’atelier de Ljuba, rue du Val-de-Grâce. Le visiteur est frappé d’emblée par l’ordre quasi monacal qui règne dans le vaste atelier où la lumière tombe du zénith. Les tableaux sont retournés contre le mur, à l’exception de la toile en cours d’exécution. L’espace de travail, que jouxte la bibliothèque, est un lieu de silence et de méditation.

L’artiste déplace les toiles une à une et les retourne pour nous les montrer. De très grands formats dont chacun correspond à l’aventure de toute une année. La manière de travailler de Ljuba, très personnelle, est une paradoxale synthèse des contraires : maturation lente où chaque touche est longuement calculée, élan rapide du tracé qui se ressent d’une gestuelle libre aux accents calligraphiques. La palette, à plat, est à une distance de plusieurs mètres du tableau. Ainsi, c’est de loin que se décide chaque intervention, avec un jeu incessant sur les distances. Quant au mélange des couleurs, il se fait directement sur la toile. « Le plus difficile, » nous explique Ljuba, « c’est de couvrir le blanc. C’est une sorte de crime. Mais, une fois le tableau bousillé par le premier jet, je continue. » Cet acte grave qui consiste à porter atteinte à la perfection de la toile blanche, il ne lui faut pas moins de trois ou quatre jours pour s’y préparer. Affronter la toile vierge, c’est plonger dans le vide cosmique. Naissent alors des interrogations portant sur l’origine : « D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? », directement inspirées de Gauguin dont Ljuba se sent l’héritier direct.

Le tableau n’est jamais déterminé à l’avance. Le sujet est donné par la peinture elle-même, par la matière picturale : elle suggère des formes que le peintre peut alors choisir de saisir ou de laisser. À côté des grandes toiles, quelques très petits formats, intimes et poétiques, et des toiles inachevées. Des esquisses d’une telle force qu’on voudrait presque les garder telles quelles. « Optiquement, c’est plus fort, » concède-t-il. Mais la recherche inlassable de la beauté que poursuit Ljuba ne peut se satisfaire d’un premier jet.

Né en 1934 à Tuzla, en Bosnie Herzégovine, il apprend le nu académique à l’École des Arts décoratifs et à l’Académie des Beaux-arts de Belgrade. « J’étais toujours un peu malheureux dans le travail d’après nature, » nous confie-t-il, « car je voyais dans le modèle plus de choses qu’il n’y en avait. » Naîtront des nus aux tonalités sombres, très expressifs ; décharnés et spectraux, mutilés ou corrodés, ils se métamorphosent partiellement en objets abstraits. En 1963, Ljuba arrive à Paris et rencontre René de Solier, spécialiste de l’art fantastique qui, huit ans plus tard, écrira sur lui une première monographie. Les écrivains ou critiques qui s’intéressent à son travail sont souvent liés au mouvement surréaliste : Alain Jouffroy, André Pieyre de Mandiargues, Patrick Waldberg, Jean-Clarence Lambert, ou encore Sarane Alexandrian qui lui consacre une étude magistrale, désormais incontournable (Éditions Cercle d’art, 2003). Mais il est difficile de le rattacher historiquement à ce mouvement qui le précède. « Il chasse dans les environs » comme dit Sarane Alexandrian, reprenant la formule de Breton sur Picasso.

C’est dans un espace cosmique que se donne à voir l’univers onirique de Ljuba. Il laisse loin derrière lui l’espace illusionniste de la Renaissance, aussi bien que l’espace bidimensionnel de nos modernes. Des géométries pluridimensionnelles ouvrent le tableau dans toutes les directions sans pour autant creuser la surface. Piranèse explorait les abysses, les ténébreuses prisons de l’être, Ljuba part à la conquête des labyrinthes de l’air, il franchit les portes du visible, jusqu’aux dimensions inaccessibles à la conscience. Dans un univers hors-échelle, il édifie des villes célestes aux jardins suspendus. L’œil gravit de verts degrés, accompagne dans leur chute de vertigineuses cascades, visite temples et mausolées, erre dans les ruines de cités disparues, croise entre les colonnes des créatures non-identifiables : partiellement désagrégées, pas encore sorties des limbes, venues d’ailleurs, d’un autre temps passé ou à venir. Un grand nu diaphane, ingresque, rappelle par sa présence que la peinture est aussi allégorie. À la fois hymne à la beauté et memento mori lorsque, du corps parfait menacé, nous ne voyons plus qu’un fragment ; que la frêle adolescente se transforme en lamie, avatar tout féminin du démon ; que la figure gracile se dédouble en squelette. Ce voyage dans la toile a ceci de très particulier que, par une mystérieuse alchimie picturale, le regard ne rencontre pas, face à lui, une matière fixe. Sous les yeux du spectateur elle semble se diluer, se dissoudre, tour à tour se durcir et entrer en fusion.

Il s’agit moins pour l’artiste de traduire un univers merveilleux ou fantastique que de vivre une aventure de l’esprit, d’explorer les limites de la peinture dans une conscience aiguë de son histoire et de son langage propre. Si la peinture de Ljuba nous transporte dans des univers inexplorés, c’est d’abord dans ceux du médium lui-même. Que le spectateur soit entraîné à poursuivre l’aventure, que le jeu des duplications, des miroirs et des métamorphoses le mène aux confins de lui-même jusqu’à lui donner l’illusion de toucher l’impalpable, de plonger le regard dans l’invisible, n’est-ce pas, à l’évidence, une peinture en acte, intensément vivante et actuelle dans sa dimension intemporelle ?

J’aimerais demander à Ljuba, grand lecteur de littérature fantastique, de Poe à Lovecraft, s’il a lu Le Voyage au pays de la quatrième dimension, de Gaston de Pawlowski. Dans ce roman paru en 1912, l’auteur propose d’ouvrir de nouvelles façons de penser en modifiant la place de l’observateur afin d’accéder à « un au-delà de la vue, invisible, dont nous ne sommes ici-bas qu’une simple projection. »

 

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